17 nov. 2009
Consentir à l'illusion
par Mélodie Simard-Houde
Fabuler en absence : là où le lecteur est mis sur la piste
En effet, dans La vérité sur Marie, le «je» narrateur nous raconte en grande partie des événements survenus en son absence, cela avec une précision de détails que le plus omniscient des narrateurs omettrait... si ce n'était un narrateur de Toussaint, bien sûr. Ce mode narratif est singulier et ne manque pas d'attirer l'attention du lecteur dès la première partie du roman. On peut remarquer que dans les œuvres précédentes de l'auteur, certains passages très brefs (par exemple dès La Télévision) ou plus développés (dans Fuir) fonctionnaient de façon semblable, annonçant ce qui allait être au centre de La vérité sur Marie. Le roman est constamment rythmé par un balancement entre, l'absence du narrateur et son retour ou son apparition soudaine près de Marie. Ces présences furtives agissent comme autant d'incursions auprès de l'objet principal du récit, Marie, dont, on l'aura compris par le titre, le roman tente de restituer une certaine vérité. Mais quelle sera cette vérité, au juste? Ce sera une vérité toute subjective, absolument fabulée en absence par le narrateur qui imagine pour nous les scènes de la vie de Marie qu'il n'a pas vécues. La précision de la description de ces scènes, des détails visuels et anodins, joue à la façon d'un effet de réel porté à outrance, qui ronge subtilement la vraisemblance. En effet, l’excès de détails ne participe plus de l’illusion référentielle; il semble la parodier. Énumération des sacs transportés par Marie, description d’une limousine ou d’une paire de chaussures ne servent plus à signifier la catégorie du réel, de façon inavouée et transparente, mais désignent plutôt l’obsession du roman pour le réel et la portent à l’attention. Ce travail implicite du récit à l’encontre de la vraisemblance est redoublé par le narrateur lui-même qui ne manque pas de signaler au lecteur ses propres défaillances, minant volontairement son autorité narrative. Par exemple, il nous annonce s'être trompé sur le nom de l'amant de Marie:
En vérité, je m'étais mépris dès le début sur Jean-Christophe de G. D'abord, je n'ai cessé de l'appeler Jean-Christophe alors qu'il s'appelle Jean-Baptiste. Je me soupçonne même de m'être trompé volontairement sur ce point pour ne pas me priver du plaisir de déformer son nom […]. (p. 75)
Malgré cet aveu candide, le narrateur continuera, faut-il le dire, de le nommer Jean-Christophe de G. pendant le reste du roman! Quelques pages auparavant, il affirmait déformer les événements: «Parfois, à partir d'un simple détail que Marie m'avait confié [...], je me laissais aller à échafauder des développements complets, déformant à l'occasion les faits, les transformant ou les exagérant, voire les dramatisant.» (p. 73) Enfin, le tout culmine lorsqu'il nous avoue son peu de soucis du vraisemblable, alors qu'il n'hésite pas à faire vomir un cheval, événement physiologiquement impossible, comme il nous l'explique. Mais c'est que Zahir (le cheval) «était autant dans la réalité que dans l'imaginaire, dans cet avion en vol que dans les brumes d'une conscience, ou d'un rêve, inconnu, sombre, agité, où les turbulences du ciel sont des fulgurances de la langue» (p. 137). On le voit bien, erreurs, invraisemblances et dramatisation des «faits» servent un pur plaisir de la fiction, un pouvoir des mots et de la conscience fabulatrice. C'est ainsi que se met en place, subtilement, ludiquement, mais de façon assez marquée pour attirer l'attention du lecteur, un léger ébranlement de la captatio illusionis, ce pacte d'illusion consentie auquel adhère le lecteur de fiction.
Un réalisme idéal
Les mécanismes discrets du récit font place, dans la troisième partie du roman, à un discours métalittéraire sur la vraisemblance et le réalisme. Comme dans ses romans précédents, Toussaint offre une réflexion sur la teneur du réel et sa représentation littéraire. Le narrateur s'interroge sur l'acte créateur, le rapport entre réalité et imaginaire:
Je savais qu'il y avait sans doute une réalité objective des faits –ce qui s'est réellement passé cette nuit-là […]–, mais que cette réalité me resterait toujours étrangère, […] comme si ce qui s'était réellement passé cette nuit-là m'était par essence inatteignable, hors de portée de mon imagination et irréductible au langage. […] je savais que je n'atteindrais jamais ce qui avait été pendant quelques instants la vie même, mais il m'apparut alors que je pourrais peut-être atteindre une vérité nouvelle, qui s'inspirerait de ce qui avait été la vie et la transcenderait, sans se soucier de vraisemblance ou de véracité, et ne viserait qu'à la quintessence du réel, sa moelle sensible, vivante et sensuelle, une vérité proche de l'invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale. (p. 165-166)
La vérité de la fiction sera une vérité paradoxalement «idéale», sensuelle, subjective, comme on l'a déjà dit: c'est ainsi à travers le filtre de l'imagination du narrateur que l'on connaîtra Marie, la connaissance subjective de l'autre étant dès lors la seule connaissance possible. Ce mode cognitif de la fiction, Toussaint le rapproche du rêve et de la mémoire, en une réflexion très proustienne :
[…] j'avais accompagné Marie en pensée avec la même intensité émotionnelle que si j'avais été là, comme dans une représentation qui serait advenue sans moi, non pas de laquelle j'aurais été absent, mais à laquelle seuls mes sens auraient participé, comme dans les rêves, où chaque figure n'est qu'une émanation de soi-même, recrée à travers le prisme de notre subjectivité, irradiée de notre sensibilité, de notre intelligence et de nos fantasmes. […] Car il n'y a pas, jamais, de troisième personne dans les rêves, il n'y est toujours question que de soi-même. (p. 167-168)
Je disais réflexion proustienne , flaubertienne également: on ne peut s’empêcher de songer au fameux «Madame Bovary, c’est moi!» Ainsi, le «prisme» de la conscience fabulatrice est replacé au centre d'un réalisme conscient de ses propres artifices, mais revendiquant néanmoins la capacité de dire, d'atteindre cette «moelle sensible» du réel. Le roman affirme la spécificité de sa représentation, d’un réalisme qui n'a de sens que par rapport à l'univers clôt de la fiction. Que Zahir vomisse, soit, puisque le cadre du roman est la seule borne, l'aune de la vraisemblance. Ultimement, la fiction s'épuise là où la réalité concrète commence, là où l'imagination, qui a comblé la distance, l'absence entre le narrateur et Marie, est finalement congédiée, face à la présence: «nous nous enlacions dans la pénombre pour apaiser nos tensions, l'ultime distance qui séparait nos corps était en train de se combler» (p. 205).
Lucidité et connivence : le pacte réaliste du roman contemporain
C'est ainsi que Toussaint se réapproprie, dans La vérité sur Marie, le pacte d'illusion consentie sur lequel reposent les conventions du roman réaliste. Ce pacte, comme on l'a vu, est d'abord légèrement ébranlé, mais n'est pas, en définitive, sérieusement remis en question : il est plutôt réitéré, au prix d’une lucidité nouvelle, dans un discours amusé de la littérature sur elle-même. La mise à distance, par la littérature, de l'illusion sur laquelle elle se fonde instaure, comme l'ont remarqué Frances Fortier et Andrée Mercier dans un article fort intéressant1 qui a guidé ma réflexion, une connivence avec le lecteur, «connivence qui repose sur le partage d'un savoir narratif» (Fortier et Mercier, p. 143). Leur conclusion s’appuie sur l’étude de trois romans récents : Un an de Jean Échenoz (1997), L’Histoire de Pi de Yann Martel (2003) et Lauve le pur de Richard Millet (2000). Il semble bien que La vérité sur Marie participe également de ce mouvement caractéristique du roman contemporain qui renoue avec la tradition du récit, tout en «[engageant] une nouvelle légitimité de l'illusion consentie, qui, désormais, assume et dépasse le soupçon» (Fortier et Mercier, p. 150).
1. Frances Fortier et Andrée Mercier, «L'autorité narrative dans le roman contemporain. Exploitations et redéfinitions», dans Protée, vol.34, n°2-3, 2006, p. 139-152.

Question du Salon double
Au cœur de votre lecture de La vérité sur Marie se trouve le problème de la subjectivité, laquelle est appréhendée en tant que seul mode de connaissance possible, à tout le moins dans l’écriture romanesque de Toussaint. Il semble qu’il y ait là, dans la notion de subjectivité, l’un des problèmes centraux de l’histoire du roman. Tandis qu’une certaine forme de réalisme cherchait à gommer la subjectivité du sujet écrivant afin de construire ses effets de réel, le réalisme que propose Toussaint en est un qui exacerbe les traces du regard nécessairement subjectif qui est porté sur le monde.
Perspective historique
Pour répondre à la question, le mieux est peut-être de remonter un peu en arrière. La notion de réalisme est large et varie avec les époques. On peut en donner toutes sortes de définitions, comme l’indique Jacques Dubois dans son livre Les romanciers du réel1:
1. Jacques Dubois, Les romanciers du réel. De Balzac à Simenon, Paris, Seuil (Points/Essais), 2000.