Daniel Clowes

Daniel Clowes est certainement l'un des bédéistes les plus populaires du courant du Alternative Comics américain apparu au milieu des années 1980. Élevé aux bandes dessinées de super-héros et ayant par la suite refaçonné sa sensibilité artistique en fréquentant l'oeuvre de Robert Crumb, Clowes est très connu du grand public, notamment grâce aux adaptations au grand écran très réussies de Ghost World  (2001, nominé pour un Oscar dans la catégorie «Meilleur scénario adapté») et Art School Confidential (2006), réalisées par Terry Zwigoff. Bien que très appréciées, les oeuvres de Clowes sont loin de donner dans la facilité: en dépit de son écriture efficace et de son dessin limpide, le bédéiste créé des récits qui ne dévoilent pas tous les tenants et aboutissants, et baigne ses personnages dans une atmosphère nourie de cynisme, de mélancolie et d'aigreur, l'humour s'y déclinant en des teintes de jaune et de noir.

Les articles de ce dossier ne visent pas à faire l'exégèse du travail de Clowes; au contraire, elles reflètent chacune à leur manière la perplexité et le doute qui fascinent lors de la lecture des albums de ce génial bédéiste. Gabriel Tremblay-Gaudette lance sa réflexion à partir d'illustrations de couverture d'une anthologie de bande dessinée contemporaine pour décrire le procédé de manipulation torve qu'exerce Clowes envers son lecteur. Alexandre Widendaële propose une réflexion sur le caractère autoréflexif des oeuvres de l'artiste, principalement autour de Ice Haven. Eric Bouchard offre une méditation passionnante autour de Ghost World, sous le signe du fantômatique et du eavesdropping. Guillaume Beaulieu aborde l'étrange Like a Velvet Glove Cast in Iron pour en analyser le discours troublant sur la représentation des corps et la perversion qui habite cet album incongru. Finalement, Jean-Michel Berthiaume s'amuse à complexifier sa lecture de Mister Wonderful, qui est par ailleurs l'album de Clowes à la trame narrative la moins alambiquée, afin d'y entrevoir une possibilité moins absurde qu'elle peut le sembler à première vue.

Gabriel Tremblay-Gaudette et Jean-Michel Berthiaume, directeurs du dossier.

Les directeurs du dossier tiennent à remercier chaleureusement Alvin Buenaventura, agent de Daniel Clowes, qui leur a accordé une autorisation de reproduction d'extraits des oeuvres de ce dernier. La possibilité d'inclure des images des oeuvres de Clowes rehausse grandement la qualité de chacun des articles.

16 octobre 2011

C'est sans doute dans cette démonstration par l'expérience de l'opacité du monde que réside toute la force de l'écriture de cet écrivain. Vollmann, peu importe le sujet qui le préoccupe, s'assure de déboulonner les idées erronées qui naissent en dehors de la sphère de l'expérience. Aucun concept, aucune notion ne suffit à épuiser la réalité. La pratique de Vollmann souligne à grands traits le vice inhérent à la pensée qui, à terme, manifeste toujours son insuffisance face à la souffrance humaine. La proximité apparaît dès lors comme un moyen de préserver le penseur de l'imposture.

16 octobre 2011

Je verrai ici comment l’ouvrage de Vollmann, par le moyen d’une écriture vernaculaire autant dans ses thématiques que dans sa forme, récupère de manière inventive les tensions entre la nature et la technologie, voire entre l’oral et l’écrit. Dans une moindre mesure, il sera intéressant de voir comment ces tensions trouvent leur écho dans la tradition littéraire américaine, particulièrement dans l’écriture expérimentale d’auteurs postmodernistes comme Thomas Pynchon et, surtout, Robert Coover.

16 octobre 2011

Je croise régulièrement à Hochelaga où j’habite et dans le centre-sud de Montréal des prostituées de rue. Je leur souhaite souvent en silence d’être comme One Eye dans Thriller – a cruel picture (1974) : de prendre les armes, de buter les emmerdeurs et de fuir dans une auto de police volée. Mes vœux de révolte sont aussi charmants que stupides. Lorsqu’on voit les prostituées de rue, dans les faits, on espère seulement qu’elles seront capables de marcher sans tomber jusqu’au prochain immeuble tant elles sont mal en point, et qu’elles trouveront un client rapidement pour que leur journée se termine au plus vite. Je ne regarde jamais ces femmes avec pitié. Comme tout le monde, elles m’effraient un peu. Elles font des mouvements brusques et chaotiques, elles me couvrent parfois d’insultes ou elles soulèvent leurs vêtements pour me montrer leurs seins. Je m’efforce de faire fi de mes craintes de petite fille sage, élevée dans une banlieue en région où pourrit dans l’ennui la classe moyenne aisée, et de les regarder droit dans les yeux. J’espère que mon regard est dur, j’espère aussi qu’il témoigne de la force un peu cruelle mais en même temps remplie de compassion qui m’habite.

16 octobre 2011

Le roman La Famille royale dépeint les villes de la Côte ouest des Etats-Unis en une épopée dantesque, une descente aux enfers à la recherche du salut dans la déchéance. Chaque ville représente une philosophie, une structure de l’espace mental dans l’espace urbain. Le roman élabore une dialectique conflictuelle entre San Francisco et Sacramento pour l’essentiel, mises en regard de Los Angeles et de Las Vegas plus brièvement. Au bout de son périple urbain, la quête métaphysique du héros déchu s’achève à Slab City, une utopie dont le dénuement et l’âpre poésie restent ouverts à tous les possibles.

16 octobre 2011

Central Europe de William Vollman, à travers des fragments s'empilant comme des ruines que soude ensemble la violence refoulée de toute une civilisation, nous confronte à la réalisation du crime dans l'histoire. C'est le mal qui, dans ce roman où l'auteur intègre un vaste univers psychologique à une trame narrative composée d'évènements et de personnages historiques, fournit à l'action son rythme et sa cohérence. En travaillant à reconstruire la psychologie de personnes ayant vécu pendant la Deuxième Guerre mondiale ou un peu avant celle-ci, Vollman fait apparaître le rapport conflictuel entre les actions des individus et l'univers de possibilités historiquement favorables au crime, à la désolation, et plus largement à l'humiliation de tout ce qui rend le monde humain, dans lequel leur époque les a violemment projetés. Il importe peu que la représentation dans Central Europe de la relation de tel ou tel personnage à la Deuxième Guerre corresponde ou non à la réalité. Ce qui m'intéresse est davantage le questionnement sur le rapport de la spontanéité individuelle à l'objectivité massive de certains mouvements historiques, un questionnement qui dans Central Europe est poussé à l'extrême, en ce qu'il vient ébranler la possibilité même pour l'individu moderne de poser une distance entre cette objectivité et sa propre individualité.

Luc Breton
12 janvier 2012

Loin de se limiter à un simple divertissement, Le secret du coffre bleu de Lise Dion est aussi un récit de transmission qui participe plus largement de la tendance actuelle de la littérature mémorielle. C'est dans cette perspective que je propose de lire le récit; en tentant de voir comment il actualise certaines préoccupations, tant du point de vue générique que narratif, que l'on reconnaît plutôt à la littérature contemporaine de circuit restreint.

12 janvier 2012

Qu’y a-t-il de commun entre Harry Potter de J. K. Rowling, le Da Vinci Code de Dan Brown, la saga Twilight de Stephenie Meyer et les polars de James Ellroy? Ils sont tous à la tête des listes des ventes. Alors, la question qui s’impose est la suivante: Pourquoi? Pourquoi ces livres plaisent autant au public? De quoi un best-seller est-il fait? La réponse est sans doute multiple. Un texte qui se place à la tête des ventes fait souvent l’objet de critiques. On le taxe d’artificialité et de superficialité; c’est-à-dire, d’appliquer des recettes avec le but de plaire à un public aussi large que possible. Cette vision, cynique et assez répandue, manque de rigueur et ne suffit pas pour expliquer les motifs d’un succès d’édition. Mon hypothèse est qu’un texte devient un best-seller parce qu’il réussit à traduire le fonctionnement intime, l’essence profonde de son époque.

12 janvier 2012

Parler de Lacan aujourd’hui, et assumer que ses deux derniers Séminaires se vendent, c’est aussi croire à une aventure intellectuelle qui tient une place importante dans notre contemporanéité; aventure porteuse d’un certain souffle pour qui peut et veut l’entendre: espoir de comprendre la folie, la famille, le désir; plaisir des transgressions, liberté de parole et des mœurs, envie d’émancipation. Depuis un demi-siècle, Lacan n’a pas fini de nous étonner.

13 janvier 2012

C’est à Stephen King que je dois mes premiers émois de lecteur de romans. J’ai lu The Shining (1977) en cachette à onze ans; premier roman que je lus de ma propre initiative, dans une ambiance grisante de secret et de clandestinité. Je ne conçois toujours pas de meilleure porte, aujourd’hui, pour entrer dans le monde de la littérature que celle-là: montrez-moi un lecteur assidu de Beckett et de Proust, et je vous montrerai un adolescent qui a fait ses premières classes littéraires en lisant des auteurs comme King. Mais la suite de l’histoire se complique. Au cours des six années suivantes, j’ai lu du King à m’en écœurer. Et c’est à It (1986) que revient le mérite de m’avoir écœuré de ses histoires pour de bon. Depuis It, King semble publier ce qu’il veut, allongeant au kilomètre des romans plus ou moins bien ficelés, dans une apparente absence de contrôle éditorial, lui permettant de devenir une industrie à lui tout seul. Son nom fait confortablement recette, même si son imaginaire n’a pas su imposer à l’horreur moderne des figures aussi marquantes, iconiques, que celles de ses débuts.

13 janvier 2012

Mais existe-t-il un lecteur type pour les meilleurs vendeurs? Répondre par l’affirmative serait réducteur, puisqu’on assimile ainsi une frange de la population à un type de lecture bien précis. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’auteurs qui développent une base de lecteurs qui suivent avec attention la sortie d’un nouveau roman. Chez King, le fan a un statut particulier. L’appellation «Constant Reader» illustre très bien, selon nous le rapport que King entretient avec ses fans. En effet, il est parfaitement conscient que, sans le (Fidèle) lecteur, son art ne peut exister.