Les meilleurs vendeurs

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Les «meilleurs vendeurs»: qu’ils appartiennent à une forme littéraire, un mode, ou un genre bien précis ou qu’ils s’inscrivent plus «simplement» dans le champ du roman de grande consommation, les livres qui réussissent à se hisser dans les palmarès dressés religieusement à chaque semaine par les grands journaux, les chaînes de librairies et les autres intervenants du monde du livre sont bien souvent l’objet de cynisme et de critiques a priori, comme si l’engouement commercial et médiatique pour une œuvre remettait inévitablement en question ses potentialités esthétiques et littéraires. Toutefois, les bestsellers ne forment une catégorie que dans la mesure où leur succès commercial leur mérite ce titre, ce qui relève d’une entrée dans la catégorie a posteriori. Comment alors penser le meilleur vendeur en littérature autrement que par une posture critique négative, atrabilaire, d’emblée convaincue de la médiocrité de ces œuvres?

Salon double a posé la question à ses collaborateurs. Les contributions à ce dossier tentent donc de rendre compte de la production littéraire de grande consommation actuelle, à travers l’étude d’œuvres parues dans les dix dernières années et ayant reçu un accueil commercial important. L’objectif de ce deuxième dossier était de réfléchir à certaines œuvres et au concept du «meilleur vendeur» en évitant les écueils habituels que la réflexion sur une forme d’art populaire peut contenir.

Luc Breton, dans le premier texte du dossier, examine avec finesse et curiosité le récit Le secret du coffre bleu de l’humoriste québécoise Lise Dion. Il prend pour parti de situer cette œuvre dans la contemporanéité en révélant de quelle manière, selon lui, le livre de Lise Dion participe à la mouvance actuelle de la littérature mémorielle. Le texte de Fernando Stefanich cherche à comprendre de quoi est fait un bestseller. Pour ce faire, l’auteur s’intéresse au mythe et à la philosophie et démontre, à travers l’étude de la saga Harry Potter et des romans de Dan Brown, qu’un bestseller traduit «le fonctionnement intime, l’essence profonde de son époque.» Adina Balint-Babos, quant à elle, interroge la réception des œuvres de Jacques Lacan en France, aujourd’hui, trente ans après son décès. Elle se demande, à travers cette réflexion, si ces œuvres sont encore lues et si elles sont toujours d’actualité. Jean-Philippe Gravel, dans sa contribution, observe l’ensemble de la production romanesque de Stephen King à l’aune des commentaires que celui-ci a formulés dans son ouvrage pratique Écriture, mémoires d’un métier. Sur un ton parfois personnel et plutôt humoristique, il interroge rigoureusement ce qui fait le succès de l’œuvre de Stephen King tout en puisant dans son expérience personnelle de lecteur pour tenter de comprendre pourquoi il ne s’intéresse plus à ce que produit l’auteur. Le texte de Pierre-Alexandre Bonin porte lui aussi sur une grande partie de l’œuvre de Stephen King; il analyse quant à lui le réseau d’antécédents intertextuels qui se déploie dans les romans de King. Cette contribution suggère une réflexion sur la fidélisation du lecteur par les romanciers à l’œuvre foisonnante. Pierre-Paul Ferland traverse dans son texte la trilogie Millénium de Stieg Larsson en portant une attention toute particulière au personnage de Lisbeth Salander. Il analyse en effet la morale particulière de ce personnage et questionne la possibilité de lire cette série de façon féministe. Zishad Lak, quant à elle, démontre de quelle façon un roman comme Truismes de Marie Darrieussecq peut programmer différentes lectures et comment ces «niveaux» peuvent être garants et du succès critique et du succès commercial d’une même œuvre. Le texte de Stéphane Courant, qui vient clore le dossier, analyse par le biais de quelques outils anthropologiques le succès des romans de Dan Brown. Il suggère que la création de «faux-authentiques» puisse être à l’origine du succès de romans comme le Da Vinci code et Anges et démons.

Ce dossier suggère donc une multiplicité de points de vue sur un sujet extrêmement vaste: comme le terme «meilleur vendeur» ne sert qu’à désigner un livre dont les chiffres de vente justifient qu’il se retrouve dans les palmarès, il était plutôt difficile d’orienter la réflexion de manière à obtenir un dossier cohérent et suivant une certaine ligne directrice. C’est toutefois cette abondance et cette pluralité d’angles d’approche, de positions critiques et de manières de voir et de juger les choses qui font la force de l’agencement de textes que nous vous proposons ici : tout en n’apportant pas de réponse(s) définitive(s) concernant toutes les questions soulevées par la prise de position qu’implique la parution d’un tel dossier —c’est-à-dire celle qui sous-entend que les meilleurs vendeurs sont tout de même digne de faire l’objet, malgré leur succès populaire, d’une étude plus sérieuse et d’une réflexion intellectuelle—, les textes que nous recueillons suggèrent tous une manière de lire ces livres, une manière de réfléchir au concept et une manière d’être, en tant que critiques, face à ces objets culturels problématiques.

Pierre-Luc Landry, directeur du dossier