William T. Vollmann

En 1993, dans The Review of Contemporary Fiction, Larry McCaffery dirigeait un dossier sur les jeunes auteurs américains qu'il jugeait prometteurs. Sur la couverture, c'est le visage du jeune William T. Vollmann, alors âgé de 34 ans, que l'on remarque en premier, à gauche de Susan Daitch et de David Foster Wallace. Avec le recul, il est tout de même surprenant d'apprendre qu'à cet âge, Vollmann avait déjà publié six livres : You Bright and Risen Angels (1987), The Rainbow Stories (1989), 13 Stories and 13 Epitaphs (1991), Whores for Gloria (1991), Fathers and Crows (1992), An Afghanistan Picture Show : Or, How I Saved the World (1992) et Butterfly Stories (1993). Si William T. Vollmann est aujourd'hui une voix importante de la littérature américaine, son œuvre demeure méconnue des lecteurs francophones. Ce premier dossier Salon double entend remédier à cette situation, en présentant cinq lectures qui éclairent les traits les plus marquants de son entreprise d'écriture.

La publication en 2003 du traité en sept tomes Rising Up and Rising Down: Some Thoughts on Violence, Freedom and Urgent Means marque l’aboutissement d’un travail de plus de vingt ans au cours duquel Vollmann a parcouru le globe et l’histoire des civilisations afin de dresser un portrait de la violence qui anime l’humanité. Ce tour de force, s’il impressionne par sa démesure, pose également avec insistance la question de la validité de toute entreprise littéraire. À la contingence de la fiction et à la pensée abstraite, Vollmann oppose une écriture ancrée dans le réel, une écriture qui se nourrit de l’expérience de l’écrivain, préférant une démarche empirique aux spéculations de l’intellectuel à l'écart du monde. Vollmann ne tourne pourtant pas complètement le dos à la théorie, bien au contraire, puisque la volonté de raconter l’histoire de ceux qu’il rencontre participe d’une vaste entreprise réflexive. Si cela est particulièrement visible dans sa pratique de l’essai, son écriture romanesque reflète elle aussi les préoccupations sociales de l’auteur, et ce, depuis le gigantesque You Bright and Risen Angels (1987), qui propose une réflexion science-fictionnelle sur la polarisation des forces réactionnaires et révolutionnaires du siècle dernier. Vollmann donne une voix sensible et dure aux marginaux et aux parias de notre époque dans Thirteen Stories and Thirteen Epitaphs (1991) et Whores for Gloria (1994). Il explore à sa manière bien particulière le roman policier avec The Royal Family (2000). Avec The Rifles (1994) et Europe Central (2005), il se lance dans le roman historique pour raconter respectivement les expéditions dans le Grand Nord et les totalitarismes soviétique et nazi.

Le texte de William S. Messier, Un Tall Tale Postindustriel, propose d'interpréter You Bright and Risen Angels à la lumière de la tradition orale et des grands mythes américains qui y sont revisités, en exploitant toutefois l'idée d'un combat entre la technologie et la nature qui vient complexifier cet héritage. Amélie Paquet offre quant à elle une lecture personnelle de Whores for gloria, en établissant un parallèle entre les prostituées d'Hochelaga et celle du Tenderloin, mais surtout en soulignant comment Vollmann y laisse les prostituées s'exprimer, s'opposant ainsi à la vision dominante de la prostituée comme étant un corps sans voix. Le texte de Simon Brousseau, à partir de la figure d'Atlas, ce titan qui porte le poids du monde sur ses épaules, entreprend de penser l'écriture de Vollmann dans son oscillation entre l'expérience empirique et la distance qu'implique tout acte de pensée. La contribution de Françoise Palleau est une lecture attentive de la signification que revêtent les lieux dans The Royal Family, roman où l'opposition entre San Francisco et Sacramento incarne la dialectique, toujours à l'œuvre chez Vollmann, entre un mode d'existence conformiste et celui des exclus du contrat social. Finalement, Louis-Thomas Leguerrier signe une lecture pointue d'un moment fort du roman Europe Central, où l'assassinat de Fanny Kaplan devient le point de départ d'une réflexion éclairante sur la pensée de la marche de l'Histoire chez Vollmann.

En espérant que ce dossier saura intéresser les habitués de Vollmann comme les curieux, nous vous souhaitons une agréable lecture !

Simon Brousseau et Amélie Paquet, directeurs du dossier.

 

16 octobre 2011

C'est sans doute dans cette démonstration par l'expérience de l'opacité du monde que réside toute la force de l'écriture de cet écrivain. Vollmann, peu importe le sujet qui le préoccupe, s'assure de déboulonner les idées erronées qui naissent en dehors de la sphère de l'expérience. Aucun concept, aucune notion ne suffit à épuiser la réalité. La pratique de Vollmann souligne à grands traits le vice inhérent à la pensée qui, à terme, manifeste toujours son insuffisance face à la souffrance humaine. La proximité apparaît dès lors comme un moyen de préserver le penseur de l'imposture.

16 octobre 2011

Je verrai ici comment l’ouvrage de Vollmann, par le moyen d’une écriture vernaculaire autant dans ses thématiques que dans sa forme, récupère de manière inventive les tensions entre la nature et la technologie, voire entre l’oral et l’écrit. Dans une moindre mesure, il sera intéressant de voir comment ces tensions trouvent leur écho dans la tradition littéraire américaine, particulièrement dans l’écriture expérimentale d’auteurs postmodernistes comme Thomas Pynchon et, surtout, Robert Coover.

16 octobre 2011

Je croise régulièrement à Hochelaga où j’habite et dans le centre-sud de Montréal des prostituées de rue. Je leur souhaite souvent en silence d’être comme One Eye dans Thriller – a cruel picture (1974) : de prendre les armes, de buter les emmerdeurs et de fuir dans une auto de police volée. Mes vœux de révolte sont aussi charmants que stupides. Lorsqu’on voit les prostituées de rue, dans les faits, on espère seulement qu’elles seront capables de marcher sans tomber jusqu’au prochain immeuble tant elles sont mal en point, et qu’elles trouveront un client rapidement pour que leur journée se termine au plus vite. Je ne regarde jamais ces femmes avec pitié. Comme tout le monde, elles m’effraient un peu. Elles font des mouvements brusques et chaotiques, elles me couvrent parfois d’insultes ou elles soulèvent leurs vêtements pour me montrer leurs seins. Je m’efforce de faire fi de mes craintes de petite fille sage, élevée dans une banlieue en région où pourrit dans l’ennui la classe moyenne aisée, et de les regarder droit dans les yeux. J’espère que mon regard est dur, j’espère aussi qu’il témoigne de la force un peu cruelle mais en même temps remplie de compassion qui m’habite.

16 octobre 2011

Le roman La Famille royale dépeint les villes de la Côte ouest des Etats-Unis en une épopée dantesque, une descente aux enfers à la recherche du salut dans la déchéance. Chaque ville représente une philosophie, une structure de l’espace mental dans l’espace urbain. Le roman élabore une dialectique conflictuelle entre San Francisco et Sacramento pour l’essentiel, mises en regard de Los Angeles et de Las Vegas plus brièvement. Au bout de son périple urbain, la quête métaphysique du héros déchu s’achève à Slab City, une utopie dont le dénuement et l’âpre poésie restent ouverts à tous les possibles.

16 octobre 2011

Central Europe de William Vollman, à travers des fragments s'empilant comme des ruines que soude ensemble la violence refoulée de toute une civilisation, nous confronte à la réalisation du crime dans l'histoire. C'est le mal qui, dans ce roman où l'auteur intègre un vaste univers psychologique à une trame narrative composée d'évènements et de personnages historiques, fournit à l'action son rythme et sa cohérence. En travaillant à reconstruire la psychologie de personnes ayant vécu pendant la Deuxième Guerre mondiale ou un peu avant celle-ci, Vollman fait apparaître le rapport conflictuel entre les actions des individus et l'univers de possibilités historiquement favorables au crime, à la désolation, et plus largement à l'humiliation de tout ce qui rend le monde humain, dans lequel leur époque les a violemment projetés. Il importe peu que la représentation dans Central Europe de la relation de tel ou tel personnage à la Deuxième Guerre corresponde ou non à la réalité. Ce qui m'intéresse est davantage le questionnement sur le rapport de la spontanéité individuelle à l'objectivité massive de certains mouvements historiques, un questionnement qui dans Central Europe est poussé à l'extrême, en ce qu'il vient ébranler la possibilité même pour l'individu moderne de poser une distance entre cette objectivité et sa propre individualité.

Luc Breton
12 janvier 2012

Loin de se limiter à un simple divertissement, Le secret du coffre bleu de Lise Dion est aussi un récit de transmission qui participe plus largement de la tendance actuelle de la littérature mémorielle. C'est dans cette perspective que je propose de lire le récit; en tentant de voir comment il actualise certaines préoccupations, tant du point de vue générique que narratif, que l'on reconnaît plutôt à la littérature contemporaine de circuit restreint.

12 janvier 2012

Qu’y a-t-il de commun entre Harry Potter de J. K. Rowling, le Da Vinci Code de Dan Brown, la saga Twilight de Stephenie Meyer et les polars de James Ellroy? Ils sont tous à la tête des listes des ventes. Alors, la question qui s’impose est la suivante: Pourquoi? Pourquoi ces livres plaisent autant au public? De quoi un best-seller est-il fait? La réponse est sans doute multiple. Un texte qui se place à la tête des ventes fait souvent l’objet de critiques. On le taxe d’artificialité et de superficialité; c’est-à-dire, d’appliquer des recettes avec le but de plaire à un public aussi large que possible. Cette vision, cynique et assez répandue, manque de rigueur et ne suffit pas pour expliquer les motifs d’un succès d’édition. Mon hypothèse est qu’un texte devient un best-seller parce qu’il réussit à traduire le fonctionnement intime, l’essence profonde de son époque.

12 janvier 2012

Parler de Lacan aujourd’hui, et assumer que ses deux derniers Séminaires se vendent, c’est aussi croire à une aventure intellectuelle qui tient une place importante dans notre contemporanéité; aventure porteuse d’un certain souffle pour qui peut et veut l’entendre: espoir de comprendre la folie, la famille, le désir; plaisir des transgressions, liberté de parole et des mœurs, envie d’émancipation. Depuis un demi-siècle, Lacan n’a pas fini de nous étonner.

13 janvier 2012

C’est à Stephen King que je dois mes premiers émois de lecteur de romans. J’ai lu The Shining (1977) en cachette à onze ans; premier roman que je lus de ma propre initiative, dans une ambiance grisante de secret et de clandestinité. Je ne conçois toujours pas de meilleure porte, aujourd’hui, pour entrer dans le monde de la littérature que celle-là: montrez-moi un lecteur assidu de Beckett et de Proust, et je vous montrerai un adolescent qui a fait ses premières classes littéraires en lisant des auteurs comme King. Mais la suite de l’histoire se complique. Au cours des six années suivantes, j’ai lu du King à m’en écœurer. Et c’est à It (1986) que revient le mérite de m’avoir écœuré de ses histoires pour de bon. Depuis It, King semble publier ce qu’il veut, allongeant au kilomètre des romans plus ou moins bien ficelés, dans une apparente absence de contrôle éditorial, lui permettant de devenir une industrie à lui tout seul. Son nom fait confortablement recette, même si son imaginaire n’a pas su imposer à l’horreur moderne des figures aussi marquantes, iconiques, que celles de ses débuts.

13 janvier 2012

Mais existe-t-il un lecteur type pour les meilleurs vendeurs? Répondre par l’affirmative serait réducteur, puisqu’on assimile ainsi une frange de la population à un type de lecture bien précis. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’auteurs qui développent une base de lecteurs qui suivent avec attention la sortie d’un nouveau roman. Chez King, le fan a un statut particulier. L’appellation «Constant Reader» illustre très bien, selon nous le rapport que King entretient avec ses fans. En effet, il est parfaitement conscient que, sans le (Fidèle) lecteur, son art ne peut exister.